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Infiltration

mercredi 10 novembre 2021, par Ahmed Slama

Un bâtiment, ou building comme on dit par ce cratylisme qui nous fait percevoir le second comme plus fluide avec sa consonne centrale liquide et sa série de i ; on s’amasse devant, à quelques pas des portes automatiques, elles et ils sont une bonne dizaine, les yeux exorbités. Casque rivé sur les oreilles, il marche à un rythme soutenu, malgré le gobelet cartonné qu’il tient, bifurque par cette petite rue qu’un brouhaha diffus et continu submerge, attroupement au pied du building vitré… alors cette première session ?... tu me parles de week-end, toi, il est loin, l’week-end !... et l’annonce de tout à l’heure ?... ha, ha te fous pas de ma gueule… par deux ou trois, elles et ils s’éparpillent sur le trottoir, en occupent la surface. Le casque désormais porté en collier, il se mélange au groupe, se poste seul, alternant gorgées de café et longues pressions du bouton de son clope électronique, son ouïe traîne, guette la conversation qui lui siérait le mieux,

— Naaan, tu peux pas faire ça !
— …
— si ?
— Bien sûr que je peux, pourquoi pas ?
— Mais pas comme ça ?

Il s’avance vers elle et lui,

— elle peut, c’est évident, pourquoi elle en aurait pas le droit ?
— t’es qui toi ? t’es du service ?
— ouais, j’commence à dix heures aujourd’hui, panne de réveil, tu sais ce que c’est… j’profite de la pause avec vous, toujours ça d’pris,
— j’t’ai jamais vu,
— j’me fais discret, sinon, c’est courant son truc,
— … même si je fais ça souvent, j’irai pas jusqu’à dire que c’est courant… heu… tu t’appelles comment ?
— Karim,
— … donc oui Karim, c’est pas tout le monde qu’a le truc de jouer avec les cadences, y a rien d’illégal, eux aussi, en haut ils jouent avec nos cadences,
— c’est un ajustement qu’on fait,
— exactement ! un ajustement… je l’aurais pas mieux dit, bizarre qu’on se soit jamais croisés, moi, c’est Lise, t’es là depuis longtemps ?
— ah non pas du tout, deux semaines…
— ah, j’étais pas au courant qu’ils avaient recruté dernièrement, et déjà t’as compris comment fonctionnent les cadences ?
— c’est pas ma première expérience, les plateaux comme ça, j’ai l’habitude, tout ce qui r’ssemble à de la modération, ça fonctionne un peu partout pareil,
— ah ouais ? et on joue comme ça, ailleurs, avec les cadences ? bah tu vois bien J-B, que tout le monde fait ça, pas la peine de pétocher,
— hé, un job comme ça peinard, c’est pas rien pour moi, alors je fais honnêtement mon taf’, moi, cariste et les entrepôts, plus jamais ça !
— t’as rien compris J-B, honnête ou pas, c’est pas la question, tu crois qu’eux, là-haut, z’en ont que’que-chose à foutre de ton honnêteté ?
— bon je veux pas gâcher l’ambiance… mais va falloir y r’tourner…

Le building ravale la traînée de corps déglutie quelques minutes plus tôt, délesté de ses membres internes, il a cessé toute production... alors, prêt pour deux heures ? ouais, ça va, le 8/10-30, ça c’est rude, t’es encore pas réveillé et tout, après ça glisse… ça glisse parle pour toi, moi ma cadence elle est dégueu’… Escaliers – pour les plus motivé·es – ou ascenseurs si l’on n’a pas peur de se tasser malgré le contexte sanitaire,

— et du coup t’es à quel service Karim ? hé Karim, je te parle ?
— hein… moi ?
— bah, toi, Karim,c’est comme ça qu’tu t’appelles ?
— oui, oui... je suis avec l’aut’, comment il s’appelle déjà, taille moyenne, avec la raie… ça va m’revenir…
— Yvan ?
— oui, c’est ça !
— ah bon ! je t’ai jamais vu dans le plateau d’Yvan…

Ouverture de l’ascenseur, couloir étroit, deux portes qui se font face, mouvement du flux vers la gauche, celui ou celle qui tient la tête de file pose son badge sur le boîtier noir, claquement, les deux battants vibrent de concert, on pousse, on passe, on tient pour la personne qui suit, que chacun·e n’ait pas à badger. On est dans le prolongement du couloir, première à droite c’est la machine à café avec, tout autour, un espace pour se reposer ; dès après, sur la gauche, les toilettes, puis se sont les accès aux divers openspaces.

— Hé Karim, tu vas où ?
— Envie pressante, j’y peux rien…
— on se r’trouve à midi, alors, je t’attendrai en bas,
— on fait ça, à +
— bon courage…

Le gobelet cartonné retentit dans la poubelle, poussée exercée sur la porte marquée de deux silhouettes censées représenter un homme et une femme. Quelques minutes dans l’une des cabines, le brouhaha du retour des employé·es s’amenuise, disparaît. Il ressort, couloir, revient sur ses pas, machine à café, pièce glissée dans la fente, jette un œil par la baie vitrée condamnée à rester ainsi fermée. Des buildings, encore des buildings semblables à celui où il se trouve, aux baies vitrées implacables. Il se saisit de son gobelet remplit au quart, s’arrête devant le couloir, guette d’éventuelles allées et venues ; s’y engage, avance vers les plateaux, un seul coup d’œil suffit à les saisir, transparence panoptique, rangées de postes de travail, seuls quelques-uns sont occupés, on est harnaché·es à son outil de travail, on ne fait plus qu’un avec, trayeuses audio-visuelles, pomper l’énergie et la force, faire tourner la meule. Il s’arrête à quelques mètres de la salle de réunion, porte au bout du couloir. S’adossant au mur, privilégiant une position dans laquelle il pourrait saisir l’agencement des deux plateaux, sans qu’il ne soit vu ni des encadrant·es qui veillent, comme à l’école, à ce que la ponction de temps et d’efforts s’effectue dans les meilleures conditions ; ni de celles et ceux que l’on emploie à ces tâches nécessaires à la production. Il reste ainsi, dans le silence relatif que rythment toussotements et clics intermittents, quelques murmures, parfois un ou deux noms qu’on appelle, Katia ou Yves. Il acquiesce, quitte son mur, profite de son second passage pour scruter, en profondeur, les lieux, il avance vers les deux battants, il est à deux pas, ils s’ouvrent, manquent de le heurter.

— Hé ça va ? je vous ai pas cogné avec la porte, au moins ?
— Non, non, ça va, ça va, au poil, merci…
— Vous êtes sûr ?
— Oui, oui, très bien, bonne journée…

Il file par la cage d’escaliers, à l’accueil, il lance un bonne journée, glisse par les portes automatiques,

— t’es qui ?
— je te l’ai déjà, Karim…
— me raconte pas de cracks, tu bosses pas ici,
— tu devrais pas être au travail, Lise ?
— … change pas de sujet, j’ai été sympa de pas faire de raffut quand t’étais planqué dans le couloir,
— et je t’en remercie,
— tu foutais quoi ?
— du repérage…
— pour ?
— un bouquin que j’écris, j’ai bossé quelques temps ici, j’ai pas d’imagination, moi, je me base que sur ma mémoire, et là, rapport à ce boulot, y a des trucs dont je me souviens plus, m’suis dit qu’en revoyant les bureaux, ça reviendrait…
— tu crois que je vais gober ces conneries ?


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À lire : La critique de Gilles Magniont dans Le Matricule des anges de mai 2021, celles de Fabrice Thumerel et Germain Tramier [Libr-critique], celle Marc Verlynde [La Vuidité] et celle d’Hughes Robert [Blog de la librairie Charybde]

À écouter : Un extrait lu et la chronique de Nikola Delescluse [Paludes]

À voir/écouter : Un extrait lu du côté du Service Presse de François Bon

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