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Marché de la bibliothèque

lundi 31 janvier 2022, par Ahmed Slama

… quatre options s’offrent à vous au seuil du parc, en suivant, vers la droite, les courbures du chemin gravillonné vous atteindrez un petit enclot au sol caoutchouteux, parsemé de vagues figures de chevaux ou d’animaux bariolés ; en ce début d’après-midi, c’est vide, il faudra attendre encore un peu avant de voir les gamin·es sautillant·es et bondissant·es. Quittant l’air de jeu, refermant le petit portail derrière soi, on peut soit poursuivre sur sa lancée et atteindre la sortie, située tout à fait à l’opposé de l’entrée ou alors rebrousser son chemin, reprendre l’embranchement à quatre voies, celle qui fait le tour des bancs occupés, on y fume – malgré les cigarettes barrées qu’affichent les panneaux disséminés le long du parcours –, d’autres scrutent le ciel encore bleu ­– pour combien de temps encore ? des effluves de maïs grillé embaument, au pif on en devine la provenance, instinctivement, on se tourne vers les grilles du parc, trois caddies stationnés ci-contre, pile entre une bouche de métro et un abribus aux affiches aguicheuses ; ces corps féminins, agrandis et lissés en vue d’associer quelque camelote aux désirs qu’induisent ces corps. Désir d’y ressembler, de se conformer aux canons édictés ou banal appel à la libido… À y regarder de plus près, l’abribus est tapissé – à l’intérieur comme à l’extérieur – de réclames ayant trait à du champagne – de toute relative qualité. L’empreinte du corps est restée, pourtant, preuve – s’il en fallait – de son efficacité.

La deuxième voie de droite, sur les quatre que compte le parc, se resserre progressivement avant de s’arrêter devant deux portes vitrées, fermées, surmontées de l’inscription : Bibliothèque Municipale. On se masse devant, on occupe toute la surface de l’allée ; mélange de nouvelles et de nouveaux venue·es ; de certain·es qui, quelques minutes plus tôt, occupaient quelques bancs du parc. Une silhouette transparaît par les vitres de la porte, cliquetis, ouverture. La masse statique se meut, le masque qu’on gardait dans sa main ou plaqué sur l’avant-bras, on en glisse les deux élastiques derrière l’oreille, une fois franchi le seuil, on présente un papier ou son téléphone que la personne de l’accueil prend soin de scanner. Quelques échanges brefs, des bonjours, des râles aussi, je viens tous les deux trois jours, faut que je présente le pass chaque fois ? Une fois l’obstacle que constitue l’agent·e d’accueil dépassé, le flux compact se disperse, voies divergentes ; gauche, droite ou vers les étages supérieurs. Parmi les entrant·es, le profil de cet homme semble trancher avec les habitudes, au vu de la réaction de l’agent·e du moins ; bonjour monsieur, votre pass, merci… c’est une bibliothèque, ici, vous êtes au courant ?

– heu, oui, je sais où je vais… merci…
– bonne journée,

Avançant du pas ferme de celui qui connaît les lieux, l’homme s’arrête devant le miroir, sourcils froncés ; il porte des chaussures de type sneakers, bleues nuit avec une bande blanche saillante qui fait le tour de la semelle, les lacets d’un bleu plus pâle, méticuleusement croisés, occupent un large pan de l’empeigne, de ce qui correspondrait à la naissance des orteils à ce cou-de-pied où retombe l’ourlet d’un pantalon chino, couleur beige dont les plis et la coupe, en remontant, épousent les formes de ses jambes et ses cuisses jusqu’à croiser la texture mate et noire d’une parka aux allures de veste en cuir, munie de boutons pressions discrets. Sur les épaules deux bandes kaki tirent la veste de droite et de gauche, ce sac à dos, aux deux bretelles serrées, sous les pressions contraires, le haut de la veste baille sur un pull noir au col rond, en surgit un cou osseux à la peau ocre, quelques veines y saillent, entre éclairs et ramifications, sinuent à la rencontre de quelques poils épars que l’on devine être la naissance d’une barbe peu fournie, recouverte par les plis bleus d’un masque dont les élastiques croisent des favoris erratiques, ils se confondent avec la chevelure longue et brune, plaquée contre le crâne par cet élastique qui, à l’arrière, la laisse s’échapper en une forme de vague queue qui tient moins de celle du cheval que celle du lapin. Rajustant ses lunettes et son masque, il franchit le seuil de la salle du rez-de-chaussée, passe à côté d’une petite table où sont disposées les nouveautés, acquisitions nouvelles de l’établissement qui répercutent peu ou prou les échos de la presse, des radios et des télévisions, devant l’unique bureau se tient une dame portant un lourd sac de courses, elle en tire des livres qu’elle présente un par un à l’agent·e qui les scanne et les pose sur le chariot à côté d’elle, la dame prend soin de commenter chaque livre rendu, ah çui-la, franchement, je n’ai pas aimé du tout, c’est peut-être moi, remarque, pourtant ils en ont dit le plus grand bien, l’autre jour sur France Inter, mais je sais pas, vous savez les journalistes parfois, ils veulent se montrer originaux… ah oui et celui-ci, vous l’avez lu ? j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez, il est bien, vraiment mais je l’ai trouvé un peu longuet…

Une dizaine de personnes flâne autour des rayonnages, butinent de-ci de-là quelques couvertures, extrayant d’un index parfois rude, souvent délicat un livre de la masse, ça me dit quelque-chose, ce nom, je l’ai entendu je sais plus où, tu as déjà lu ?

– non, inconnu au bataillon,

… il scrute l’objet, le feuillette, en lit la quatrième, puis le repose, et s’en va rejoindre la personne qui l’accompagne, alors ?
– oh je sais pas, j’ai dû me tromper finalement, ça me dit absolument rien…
– oh tu as vu, ils ont déjà le dernier Nina Bouraoui…
– Nina qui ?
– Nina Bouraoui, tu te rappelles pas, on l’a vu du chez l’aut’ là, comment il s’appelle ? tu sais l’émission, la grande librairie…

En avançant vers le fond de la salle, la quiétude d’ensemble se trouve quelque altérée, étouffés, des cris d’enfants parviennent du dehors, plus précisément de cette aire de jeu sur laquelle s’ouvre la baie vitrée de la bibliothèque. Par malice, ou alors pour achalander les gamin·es du dehors, on a aménagé face à cette baie l’espace enfant, tout à côté des rayons de Bande-dessinée et de mangas.

– Tu veux pas prendre celui-là, Théo ?
– Non, il me plaît pas,
– Mais il a l’air bien pourtant,
– Les images, elles sont pas bien,
– Laisse-le prendre celui qu’il veut, c’est le principe de la bibliothèque… déjà qu’il accepte de venir avec nous, tu sais c’est Émilie qui a entendu parler de ce livre, elle l’a offert à petit-fils, tu sais le petit Quentin, il l’a beaucoup aimé, je me disais que…
– Mm’aaaan…
– Chut, qu’est-ce que je t’ai déjà dit, on est dans une bibliothèque…
– Je veux ça…
– Ok, ok, on le prend lui aussi,

… au bureau, où siègent désormais deux agent·es, l’un·e chargé·e des emprunts et des retours, tandis que l’autre s’entretient avec un homme d’un certain âge, il a déposé devant lui un certain nombre d’ouvrages rutilants qu’examine l’autre agent·e avec attention,

– Oui, monsieur, on veut bien les prendre, ils sont en très bon état, mais je ne peux pas vous garantir qu’ils seront en rayon,
– Comment ça ?
– C’est que… vous savez les livres en rayon, ça dépend pas de nous, c’est la rotation qui décide,
– Je ne comprends pas, ce sont là des ouvrages assez précieux d’un ami proche, il habitait pas loin d’ici, il était comme qui dirait bibliophile, et il ne voulait surtout pas que ça aille en brocante ou dans le circuit de l’occasion, c’était… un peu son dernier vœu que ses livres soient en bibliothèque et…
– Oui, oui, je comprends monsieur, on accepte les livres bien sûr, pas de problème, je vous disais juste que je ne peux pas vous garantir qu’ils soient en rayon, parce que si les usagers ne les empruntent pas, on les mettra en magasin,
– Mais il y a de belles pièces, là, regardez André Suarès, une belle édition du voyage de condottière, vous avez aussi des livres plus récents, les noms ne vous disent peut-être pas grand-chose mais…
– Oui, je comprends bien monsieur, mais comme je vous le disais, ce n’est pas forcément ce que les gens empruntent et lisent, donc au vu de la valeur de ces livres, on les rangera sûrement dans le magasin, là où ils seront à l’abri, et ils seront disponibles sur le catalogue…
– Quel intérêt si personne ne les voit ? ils resteront au magasin comme vous dites prendre la poussière, oui !
– Je n’y peux rien monsieur si cela ne correspond aux goûts de nos usagers,
– Donc c’est ça le service public, hein ? répercuter le goût commun ?
– Si vous hésitez à nous donner ces livres, vous pouvez les reprendre, vous pouvez également vous adresser à des bibliothèques spécialisées…
– C’est comme ça que vous faites votre travail, vous ? quoi ces gens n’ont pas le droit de lire de bons livres, c’est ça que vous dites ?
– Je n’ai pas le temps, il y a du monde qui attend, je dois faire mon travail, soit vous nous remettez ces livres, soit vous les reprenez
– Et comment que je les reprends ! je prendrai rendez-vous avec votre responsable, vous entendrez parler de moi…


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