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Équarrir la valeur

vendredi 4 mars 2022, par Ahmed Slama

Ça revient, sans arrêt, à chaque fois que je publie un papier qu’on va qualifier rapidement d’éreintage, et pourtant il y en a pas énormément – pour l’instant du moins. La même rengaine qui revient – non pas tant qu’il y ait dialogues ou polylogues, discussions, voire débats – c’est le jeu et c’est tant mieux ! Non, c’est cet argument, l’Argument qui annihile tout échange ; jugement de valeur ou le fameux goût. Le plus fascinant, ici, dans cet argument je veux dire, c’est que la valeur n’est pas où on la (pré)suppose. Comme si les livres dont j’opère la critique et l’analyse n’étaient pas enveloppés de valeurs, cette valeur qui s’accumule au fil des critiques, des interviews des auteur·ices, des chroniques...etc. Le dernier papier d’éreintage (au sujet du Voyant d’Étampes)montre bien la manière dont s’opère cette accumulation de la valeur et sa circulation, avec notamment le cas de Frédéric Beigbeder qui, dans ce cas précis, a organisé en amont la promotion d’un livre conforme à... ses goûts ou ses propres jugements de valeur, propres à la classe bourgeoise dont il est l’un des plus éminent représentants littéraires ; j’use du terme goût pour retourner l’argument, alors que, parlons franchement, nous sommes en plein dans le politique.

Pourtant, même si la tentation est grande, je n’attaquerais pas la question par cet angle, celle de la confrontation de conceptions politiques – les formes littéraires relèvent elles aussi du politique. Non, pour ma part, je m’attarderais sur ce mot, ce concept ; valeur. Jugement de valeur. Magnifique retournement ! Quand l’ensemble des structures qui gravitent autour du livre construisent de la valeur, par la publication de telle œuvre et non d’une autre, en retravaillant un manuscrit dans un sens et non dans un autre, par l’attention portée à telle ou telle production, le rôle joué par les médias est tout à fait déterminant dans la visibilisation des productions.

Parlons chiffres, d’après une étude, publiée initialement sur Livre Hebdo, en tête des prescripteurs de livres nous retrouvons la télévision, ainsi 97 % des libraires (toutes catégories confondues) citent la Grande Librairie comme ayant une influence significative sur les ventes, viennent ensuite France Inter 58 % et France Culture 41 %. Et loin simplement d’influencer les lecteur·ices, ce sont même les libraires qui mettent en avant telle ou telle production selon son « succès » médiatiques. « Près d’un tiers des détaillants du livre met en avant de manière systématique les livres promus à la télévision et six d’entre eux sur dix le font plus occasionnellement » [1]

Ainsi on voit bien la circulation circulaire de la valeur, la valorisation de la valeur ; Litteralutte vise également à ça, détruire la valeur, équarrir la valeur accumulée, se confronter à la lettre du texte et ses implications sociales, politiques, le cadre matérialiste qui l’a suscité ; mise à nu textuelle, détachée de la gangue de valeur qui le porte et l’enveloppe. Et c’est peut-être là que surgit le paradoxe, c’est que ce sont bien les textes les plus valorisés médiatiquement qui se prêtent le mieux à cet équarrissage de la valeur !

Crédits photographie : Nicolas Vermeulen, voir son instagram


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À lire : La critique de Gilles Magniont dans Le Matricule des anges de mai 2021, celles de Fabrice Thumerel et Germain Tramier [Libr-critique], celle Marc Verlynde [La Vuidité] et celle d’Hughes Robert [Blog de la librairie Charybde], sans oublier celle de Guylian Dai pour [Algérie Emergence]

À écouter : Un extrait lu et la chronique de Nikola Delescluse [Paludes]

À voir/écouter : Un extrait lu du côté du Service Presse de François Bon


[1C’est très vrai chez les grandes surfaces culturelles (comme la Fnac, Cultura…), qui sont 64 % à le faire « systématiquement » et 36 % « parfois. Un peu moins chez les librairies en ville, avec 10 % « systématiquement », 68 % « parfois » et 22 % « jamais » Sources Livre Hebdo & 20 minutes

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