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On pense dans et par son corps

vendredi 25 septembre 2020, par Ahmed Slama

De temps à autre, ça vient, elle se fait ponctuelle, cette envie, aller chercher la manette enfouie au fond du placard, brancher, paramétrer, puis parcourir les sites spécialisés en quête de quelque jeu, lire quelques articles, qu’on appelle dans le champ vidéo-ludique « tests » – au moins ici on ne se cache pas, c’est cash et c’est franc. On ne fait pas de critiques ; on teste et on note pour dire à tel ou tel joueur si tel ou tel jeu serait un bon investissement ou non. En gros, ce que fait la critique littéraire, mais c’est tout prestigieux « la littérature », alors on t’enveloppe ça avec des formules.

Ayant écumé les « classiques » vidéo-ludique – qu’il s’agisse des jeux de la NES [NIntendo ou Famicom] ou de SNES [Super Nintendo], de la NEOGEO ou même de certaines bornes d’arcade – il me faut du (relativement) neuf et qui serait à la manière du vieux. Pas ces jeux avec graphismes réalistes et 3D, non. Je parle plutôt de cette scène indé’ qui a émergé il y a pas mal d’années, où l’on a su reprendre une manière, la manière des jeux 2D, du srolling et de la vue de côté, mais en l’agrémentant de mécaniques de jeu nouvelles.

Un exemple ? Super Meat Boy, ce jeu développé par Edmund Mc Millen, qui reprend justement la manière des jeux NES, le nom même est une référence à un classique du jeu-vidéo Super Mario Bros ; comme vous l’avez remarqué il en reprend les initiales. Mais ici, pas de référence basse, pas de la simple intertextualité, ou « intervidéoludicité » ; on n’est pas dans le simple clin d’œil, ou la nostalgie. On a la mécanique de jeu des Mario ; les sauts, notamment la manière dont le personnage qu’on contrôle réagit aux manipulations de la manette, je prends un exemple : plus on appuie sur la touche saut plus le saut sera haut, une caresse sur le bouton se traduira par un bond minime. Ces contrôles, Super Meat Boy les pousse plus loin, tout est parfaitement maîtrisable, tout est calibré à la perfection…

Pourquoi je parle de ça ? certain·es me diront, et alors ? quel est l’intérêt ?

Quel est l’intérêt d’un texte qui se tient, l’intérêt de la composition singulière d’un poème ou d’un roman, d’un tableau, d’une musique ?

Ce sentiment où l’on ne fait qu’un avec l’œuvre, qu’on se dit c’est ça ! Oui, c’est ça ! que je cherchais… le plaisir vidéo-ludique (pour peu que l’on y soit sensible) c’est bien ce type de réactions que ça engendre, de différentes manières, selon les types de jeu ; moi j’avoue d’emblée mon admiration pour ces jeux réflexes où, manipulant quelques pixels, on triomphes de pièges et d’ennemis, où s’établit cette synchronie entre la vue et les doigts, où l’on ne fait qu’un avec les pixels qui représentent notre avatar, où le danger qu’il encourt devient le nôtre, on a peur, il y a cette peur qui prend, et qui nous pend aux doigts, et qui illustre le mieux cette adéquation du corps et de l’esprit. Dans ces jeux réflexes s’évanouit la scission entretenue entre le corps et l’esprit. On fait corps avec son corps, on pense dans et par son corps.

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