Journal

Accueil > Le quotidien : > L’art de la conversation

L’art de la conversation

vendredi 2 octobre 2020, par Ahmed Slama

– ça fait combien de temps que tu ne t’es pas retrouvé avec plein de monde autour,
– au café… pas plus tard que ce matin,
– non, non, je veux dire un lieu où tu te retrouverais en compagnie de plusieurs personnes avec qui tu pourrais échanger,
– « échanger » ?
– tu sais bien, fais pas ton étonné, échanger, parler, dire des mots, écouter, répondre,
– ah oui, ça…
– conversation, dialogue, papotage, utilise le mot que tu veux,
– du genre ? moi je dis une chose, l’autre me répond et ensuite moi je rebondis,
– et tu écoutes ce que te disent les autres,
– ah ouais, et genre je hoche la tête « ah oui c’est intéressant ! » et ensuite je prolonge…
– tout en écoutant les autres, en prenant en compte ce qu’elles et ils disent, et en restant poli surtout !
– comment ça poli ?
– tu sais bien dire que tu es d’accord, et prêter VRAIMENT attention aux autres, pas juste faire semblant et surtout…
– surtout ?
– et surtout dire bonjour !
– « bonjour » ?
– ou bonsoir ou salut, ou ce que tu veux, tu vois les gens, de manière générale, quand ils se rencontrent ou se retrouvent dans un endroit, bah, ils disent un mot d’introduction, c’est un code pour ouvrir la conversation,
– des salutations !
– c’est ça ! tu vois que tu comprends quand tu veux, dire bonjour, ou dis salut plutôt, ça sera mieux, moins formel, quand t’es avec du monde t’as tendance à devenir une machine, et puis surtout faut écouter les autres, les interromps pas hein...
– oui,mais si je suis pas d’accord ou si je veux ajouter un truc,
– attends qu’il ou elle finisse sa phrase,
– et si quelqu’un reprend entre temps ?
– bah tu attendras ton tour,
— et si cette personne qui a repris dis un truc avec lequel je suis pas d’accord ?
– tu attendras qu’elle finisse,
– et quand je parlerai je reprendrai ce qu’a dit la première personne ou la deuxième ?
– et pourquoi tu reprendrais les gens, tu peux pas te contenter d’écouter !
– mais faut que je parle, que je participe, non ?
– oui, mais y d’autres moyens de participer que de reprendre comme ça à tout va les gens ?
– pas faux…
– et puis tes interventions, quand tu parles, tu fais court, une phrase ou deux, personne ne veut écouter un développement d’une heure sur tel ou tel sujet avec plein des références, on sait que t’as lu, pas la peine de le montrer !
– c’est quoi encore cette histoire de références ?
– tu sais comme t’es, toi, t’as tendance à monopoliser la conversation, référence et tout, deux mots et on va se retrouver avec Spinoza, Saïd et Violette Leduc,
– y a un art de la conversation, tu comprends, un art à la française,
– un art à la française, qu’est-ce tu racontes ?
– t’es étranger, algérien qui plus est, t’en sais quelque chose, non ? de ce rapport qu’on pourrait dire typiquement français à la « conversation », t’as lu Proust ? La Recherche c’est fait que de ça, que de ces codes sociaux de la sociabilité mondaine, la conversation, t’as lu Les Fruits d’or de Nathalie Sarraute, même chose, et elle, elle pousse même la chose plus loin, tout le texte n’est construit qu’autour du ridicule de « la bonne société » qui s’y croit, les joutes verbales et les sarcasmes ; fais pas comme si tu le savais pas ! Ça vient direct du XVIIème ça, de la figure de l’honnête homme, celui qui a du savoir, cite des références mais pas trop, qui a de la conversation mais ne parle pas trop, parle quand il le faut, et ça a infusé, ça s’est diffusé, c’est encore présent. D’une certaine noblesse, c’est passé à la bourgeoisie qui a reproduit, à sa manière, ces codes, et ça persiste jusqu’à aujourd’hui, forcément c’est excluant, celles et ceux qu’ont pas les codes, qu’ont pas une maîtrise de ces codes parce que l’ironie ou le sarcasme, ce sont des manières qu’affectent ceux qui savent déjà, ceux qu’ont déjà le capital symbolique (le savoir en gros) pour se comporter comme ça, tu le sais tout ça, fais pas ton étonné !
– ‘te signale que tu viens d’enchaîner Proust, Sarraute et le XVIIème, pour quelqu’un qui me dit de pas citer trop de références, t’as fait fort là, et en une phrase,
– mais justement, c’est toi !
– comment ça, moi ?
– t’es con ou quoi tu te parles à toi-même, forcément que tes défauts se sont aussi les miens,
– ça fait quand même faites ce que je dis et pas ce que je fais,
– tu me saoules, aller vas-y, et surtout oublie pas, bonjour au début, au revoir à la fin, et tu peux même rajouter en bonus, un c’était cool, ou c’était bien cette soirée,
– ça fait très stéréotypé...
– on s’en fout, au niveau où on est, nous, faut faire du simple et de l’efficace, tu dis bien au revoir et tu t’éclipses pas l’air de rien, comme t’as l’habitude de le faire,
– très bien, aller j’y vais, au revoir !
– mais non, t’es vraiment con, pas à moi, moi c’est toi ! Je parle des autres ceux et celles avec tu vas passer une heure ou deux, aller, termine ton café, d’ailleurs quelle idée de commander un café ici, et à cette heure, tu dois être le seul à boire un café, tout le monde est en mode bière,
– mais la bière ça me fait tourner la tête,
– on s’en fout, il est déjà 19 h 30 passée, c’est le moment ! Et oublie pas tout ce qu’on a dit !

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?