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15/11/2015

vendredi 15 novembre 2019, par Ahmed Slama

J’ai encore en mémoire cet extrait de La Recherche*, où se déploie au sein de la petite société que dépeint (Marcel ou) Proust l’anti-dreyfusisme bien sûr tout teinté de racisme. Cet extrait qui concerne essentiellement Charlus, j’avais d’abord été assez content de lire que ce dernier « protesta[it] au contraire contre l’accusation de trahison portée contre Dreyfus. »Une ligne plus bas, j’avais vite déchanté :
« Je crois que les journaux disent que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu’on le dit, je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m’intéresser. En tout cas le crime est inexistant [Dreyfus] aurait commis un crime contre sa patrie s’il avait trahi la Judée, mais qu’est-ce qu’il a à voir avec la France ? »

Cette conception d’un être français fait écho à « la loi sur la nationalité » de 1889 (une première en France), qui construit la nationalité comme élément intangible de l’identité des individus. Et ce au travers du système que mettent en place les politiques d’identification des personnes. Tout cela est palpable dans les discours politiques, notamment lors des débats au sujet de « la loi sur la nationalité » de 1889, prenons celui du député Violle : « La vraie race française est de granit. Si, pour le moment, il est nécessaire de se servir de la pierre blanche, efforçons-nous, par tous les moyens, de conserver sur notre pays le véritable granit » ou encore, dans le même contexte, celui de Lambert « Une politique utile pour la naturalisation doit être complétée par une politique d’immigration. Il ne suffit pas de naturaliser, il faut, avant tout, naturaliser de bons éléments. Pour cela, il convient d’opérer un tri parmi les étrangers habitant en France. » On voit la manière dont se répand l’idée d’une « essence française ou de l’être français » alors que l’on construit encore ce qui sera la nationalité française moderne telle que nous la connaissons aujourd’hui. Faisant ainsi naître une sorte d’imaginaire collectif assez singulier et qui s’exprime de manière extrême chez Charlus :

« Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas qu’ils mettront grand cœur à défendre la France, et c’est bien naturel. Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles de l’hospitalité. »
Ici, pas de distinction entre le malgache, le sénégalais ou Dreyfus tous ne sont pas et ne peuvent être français, ils ne disposent pas de l’essence. Ce qui fera dire à Charlus en guise de conclusion

« Toute cette affaire Dreyfus, reprit le baron qui tenait toujours mon bras, n’a qu’un inconvénient : c’est qu’elle détruit la société (...) par l’afflux de messieurs et de dames du Chameau, de la Chamellerie, de la Chamellière, enfin de gens inconnus que je trouve même chez mes cousines parce qu’ils font partie de la ligue de la Patrie Française, antijuive, je ne sais quoi, comme si une opinion politique donnait droit à une qualification sociale. »

*Le côté de Guermantes,

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