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Peau neuve sous le soleil

samedi 24 avril 2021, par Ahmed Slama

À écouter :

… ‘me suis trouvé un p’tit coin, ces temps derniers, pour pallier le manque de bistrots et de terrasses, à un bon quart-d’heure de chez moi – de chez nous –, dès le réveil, douche, se préparer, sortir, marcher, attaquer la pente un peu raide, oui, ça monte, entre Montreuil et Bagnolet, rue Hoche que je prends, c’est direct vers ce parc, Jean Moulin – Les Guilands, découvert il y a peu. Une habitude, ça le devient en tout cas, se caler sur un monticule herbeux avec le clope électronique et le thermos de café, côté vue, pas mal, on domine le bas-Montreuil ensuite c’est Paris qui s’étale avec, au bout tout au bout de l’horizon, l’immondice qui se dresse, ce truc qui pointe bêtement, phallique et métallique, jamais vu de près, juste sous les atours d’un porte-clé, lourd et doré, il a longtemps encombré ma poche... on me l’avait offert, gamin en Algérie, et comme un signe ostentatoire, de distinction, je l’exhibais, l’air de rien, comme pour dire : « j’y suis allé, moi, de l’autre côté de la Méditerranée ! » Alors que, dans la réalité de cette époque, j’y avais encore jamais mis les pieds, en France, elle m’a longtemps accompagné la reproduction miniaturisée de cette tour-bête, ça m’empêchait pour autant pas, à l’époque déjà, de la trouver moche. Comme quoi, les goûts ça change pas toujours. Les habitudes non plus, déjà à Oran, les terrasses je les écumais, avec du thé à la menthe plutôt que du café. Une habitude ancrée depuis si longtemps, forcément qu’elle se dissipe pas en l’espace d’un an.

En attendant, y a mon regard qui se perd, là, sur le paysage, si on peut appeler comme ça l’étendue de béton qui gobe tout et qui fait des angles, des cubes, des rectangles partout… mais y a plus important, le café âcre et la fumée qui racle le fond de la gorge, le soleil qui pointe, bien sûr, le matin, il commence juste à chauffer, le soleil, vous chauffer le derme, ce derme qui m’en protège (raisonnablement) l’un des avantages de ma pigmentation, ça dore bien avec les rayons, ça donne des tons caramel, et ça va vite, suffit de quelques minutes par jour, après je peux exhiber un bronzage authentique, de quoi se pavaner, un peu, ça serait vrai si j’étais pas du genre à m’en foutre de mon apparence, de ce corps pataud que je traîne et que je couvre jusqu’aux poignets et aux chevilles toute l’année, qu’importe la température.

… la couleur de ma peau conjuguée à la lubie de me couvrir le corps, ç’aurait pu me valoir des ennuis si j’avais été une femme, les deux cumulés, on m’aurait sûrement considérée comme radicalisée, comme soumise, mais ça va, je suis un mec ! on me permet de disposer de mon corps comme je veux, ça me fait juste des traces de bronzage une peu bizarres, sur l’avant-bras et autour du cou, des frontières que ça trace à partir desquelles les pores se font plus bruns, ce marron qui, si on met de côté l’aspect esthétique, est pas un avantage socialement parlant, on va pas se mentir, dans les yeux des autres, cette peau elle t’encage, elle enrage pas mal de monde. Longtemps, je l’ai détestée ma peau, sa couleur, brune. Me rappelle encore, gamin, tiens ça devait être à la même époque du porte-clé, dans la douche, sous la douche, avec l’eau qui coulait pas du pommeau de douche, parce que pas l’eau courante à Oran, on utilisait juste des bassines, avec de l’eau qu’on réchauffait dans une grand marmite, قدرة [Guedra] qu’on appelait ça, et donc sous la douche m’aspergeant le corps, dilatant les pores de ma peau, passant la pierre ponce et faisant émerger les peaux mortes, traits noirâtres, comme des pelures de gomme que ça faisait, mon imagination de gamin établissait alors ce parallèle idiot, dangereux, entre la gomme et la pierre ponce, entre la feuille blanche et ma peau, et si je me débarrassais de toutes ces pelures sur mon corps, qu’en frottant vigoureusement, je les faisais toutes sortir, ma peau dès lors s’éclaircirait, je serai alors comme ces personnages vus et revus la télé, peut-être même que j’acquerrais quelques avantages sociaux, même en Algérie, y a cette représentation du blanc de la peau comme supérieur,

… c’est loin, tout ça, maintenant, il y a eu cette lente réconciliation avec ma peau, sa pigmentation, ce soleil qu’elle sait (raisonnablement) prendre, ce fut tout une longue et patiente réflexion, paradoxalement élaborée de l’autre côté de la Méditerranée, la peau, la couleur et leur signifiance, leur représentation commune et construire, plus cette angoisse avec laquelle, j’avais vécu, de trop prendre le soleil et trop brunir… une mue s’est faite jour depuis quelques mois maintenant, le rapport que j’entretiens avec ma peau a fait peau neuve, il est bien le soleil, de ce matin.


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À lire :

La critique de Fabrice Thumerel dans Libr-critique.

Celle de Marc Verlynde dans la Vuidité.

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