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Biographie de lecteur (7) : Basculement(s)

jeudi 29 avril 2021, par Ahmed Slama

À écouter :

Y a des noms comme ça qui marquent une sorte de milieu de la vie, milieu pas comme point qui est à égale distance des extrémités – la naissance et la mort ? Milieu comme basculement, ce qui affecte l’existence de manière durable. Ça vient pas de nulle part. Ancré dans l’histoire, la classe et le milieu social. Le mien, peu cultivé, nimbé des apparences de petits cadres vaguement intellectuels, dans lequel je suis né, la lecture, ça ne faisait pas partie du quotidien, malgré la présence de ces livres partout dans l’appartement – d’où venaient-ils d’ailleurs ?

Avais-je déjà vu ma mère assise, paisible et tranquille, lisant ? Pas le temps, jamais le temps, entre l’école où elle enseignait et les tâches ménagères qui bouffaient le reste, de l’autre ce père enfermé dans le rôle que lui avait taillé le patriarcat et dont il avait douillettement revêtu le costume, lui qui, après avoir roté son repas quotidien, s’enfermait dans le séjour pour fumer son clope digestif.

La lecture, chez moi, c’est venu par la marge, certaines productions littéraires mises à la marge de la littérature, on a même forgé un mot pour ça, paralittérature, mais il y eut ce moment – quand ? Pas de souvenir – où ça a basculé, où je suis passé de cette marge à la lecture de romans valorisés, à des auteurs [1] canonisés, dont on peut mesurer l’effet d’attraction encore aujourd’hui, et plus particulièrement sur les réseaux, l’évocation de leur nom, où simplement son apparition sur la photo d’une couverture suffit à déclencher un torrent de réactions positives.

Ce rapport au réel qu’on entretient avec l’art au sein des milieux les moins pourvus en capital symbolique et culturel où le « vrai » et le « réel » sont des arguments suggérant la qualité de tel ou tel livre ou film. Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur les productions les plus commerciales – « tiré d’une histoire vraie » fait souvent figure d’argument commercial, comme pour signaler que ce n’est pas vain, que c’est d’une manière ou d’une autre, lié à la vérité « vraie » et pas simplement enclos dans des pages, comme si l’art et la littérature ne se suffisaient pas à eux-mêmes, pas possible de tracer des ponts et des liens si ça ne se réfère pas explicitement au réel, vécu, éprouvé.

Planté devant la bibliothèque familiale, désirant lire autre chose, quelque chose qui serait différent de ces livres moqués dont je ne pouvais raconter ou résumer l’histoire sans déclencher quelques sourires condescendants. Il y eut, parmi les noms qu’affichaient les tranches poussiéreuses, un en particulier qui attira mon attention, Boris Vian, je ne me rappelle pas si j’avais fait le lien entre ce Boris Vian écrivain, et celui dont j’avais lu les mots en tant que traducteur. Conscient ou non, il y eut tout de même un lien, ce nom familier comme repère. C’était ma manière tâtonnante de tirer un fil dans une maille littéraire, là où beaucoup, en France ou ailleurs, construisent un chemin de lecture balisé par la famille ou l’école, dès le départ, pour moi, ce fut le tâtonnement, non pas le hasard, puisqu’il n’y a pas vraiment de « hasard » ici par rapport au choix opéré, mais un chemin cahotant et sinueux, sans rigueur et dénué de toute cohérence. Parce que ce premier Boris Vian lu, c’était ni J’irai cracher sur vos tombes, ni L’arrache cœur, pas même L’écume des jours ou L’automne à Pékin… quasi-inconnu, un 10/18 à la couverture verdâtre avec ce que j’ignorais alors être un portrait de l’auteur, pages épaisses, au fort grammage, quasi-buvards : Trouble dans les Andains.

Voyant ce nom pas inconnu d’un certain grand public, ça louait mon choix, du vrai livre que t’as là, un vrai écrivain, مشي الشكيل لي كنت تقراه [pas le n’importe quoi que tu lisais], ces profs et ces petits cadres que je croisais comme ça, ils en savaient rien de ce que recelaient les pages de ce livre, il est connu, Boris Vian, pourtant ils et elles savaient pas ce que c’était Trouble dans les Andains, cet écart que je mesurais alors entre leurs discours et les mots lus. Ça émergeait alors, vers 12 ou 14 ans me souviens pas, que cette littérature dont j’entendais parler ici ou là, c’était pas une question de lecture, mais bien plus souvent un jeu de popularité, de reconnaissance institutionnelle et médiatique [2],

La littérature ne serait donc pas juste une histoire d’écriture et de lecture ?
Il était peut-être là, le vrai basculement...

Photo de Chloé Latouche


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À lire : La critique de Fabrice Thumerel dans Libr-critique.

Celle de Marc Verlynde dans la Vuidité.


[1Pas d’inclusif, car il s’agit surtout d’hommes et plus précisément d’hommes issus des classes bourgeoises, donc plus des blancs que de racisés.

[2On pourrait au passage noter l’impopularité de Vian de son vivant, mais je l’ignorais, ça, à l’époque.

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